Le paradoxe de la situation de travail (1)

Bonjour à tous,

Voici quelques mois que je n’ai plus publié sur mon blog. Il était temps de remédier à cela avec une série d’articles sur les paradoxes du travail. Voici le premier de la liste. Bonne lecture à tous.


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Le travail est une situation à proprement parler extraordinaire pour tout esprit rationnel. Comment expliquer en effet que des gens qui ne se sont pas vraiment choisis acceptent d’être rassemblés pour faire ensemble des choses qu’ils ont rarement vraiment décidées ? Pourtant ils continuent à travailler, toujours « plus ou moins » ensemble.

C’est notre cas à tous, que nous soyons employés ou employeurs, clients ou fournisseurs. La plupart du temps, nous laissons cette situation perdurer au fil du temps, bien qu’elle soit au final assez souvent vécue, comme prégnante, préoccupante, saisissante, d’une façon que nous ne maîtrisons pas.

Que cela soit prégnant est attesté par le fait banal de la compulsion à parler du travail :

« Dés que la journée de travail est terminée, il me semble urgent et important de trouver un interlocuteur auquel j’irai raconter les points essentiels de ma journée de labeur. Ce qui vient alors dans ma bouche est constitué ordinairement d’un peu de plainte, de quelques médisances, d’un doigt de vantardise, de critiques aigres concernant ceux qui sont au dessus de moi, de remarques parfois désobligeantes à propos des collègues, ou de ceux qui dépendent de mes décisions. »

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Un migrant révèle notre maladie du désir de travail

Cet article est paru dans le Huffington Post du 30/09/2015
 (Cliquer pour voir cet article sur le site web du Huffington Post) / Le Twitter du Post 

Migrants en Allemagne

Humanisme et réalisme

L’Allemagne accueille favorablement les réfugiés. Dans ce pays, humanisme et réalisme font bon ménage. Lors d’un reportage sur une chaîne d’information continue, le dirigeant allemand d’une grosse PME de mécanique et soudage, explique qu’il a recruté et formé plusieurs travailleurs migrants. L’un d’eux, d’origine africaine est d’ailleurs interviewé, et de dessous son casque de soudeur, tout sourire, dans un anglais très correct, indique à quel point il est satisfait de bien gagner sa vie et de se sentir intégré.

Retour sur le dirigeant : il fait part de son expérience et procède à quelques déclarations attendues. Il a le sentiment de faire son devoir, en participant à l’accueil et l’intégration de ces migrants ; par ailleurs, il aide ainsi l’Allemagne qui manque de bras et va avoir du mal à payer ses retraites. Parlant de l’employé interviewé, il précise qu’il a pris en charge de A à Z, sa formation de soudeur spécialisé.

Puis, comme s’il s’agissait d’un détail, en une pirouette de conclusion, il précise la raison qui lui a fait choisir ce candidat, qui justifie l’investissement de l’entreprise : il est sincèrement « motivé », ce qu’il décrit comme un « plus » non négligeable.

On peut penser que le soudeur est satisfait de son sort, seulement parce que son pays d’origine, instable et peu développé, ne peut pas lui offrir les mêmes avantages et garanties.

Mais c’est insuffisant. En quelques secondes et sans le dire, par sa voix, son regard et son attitude le soudeur interviewé montre bien qu’il est motivé aussi parce qu’il est motivé.

Et que c’est tout simplement ça que son patron a recruté. Je suis ravi de la situation du soudeur et de son employeur, ils ont l’air mutuellement et sincèrement satisfaits et je les laisse à leur arrangement sans autre commentaire.

Pourtant je reste pensif : on en est là ? Il faut recruter ailleurs de la motivation ? Ce n’est pas tout à fait comme rechercher des compétences…

La motivation : pur produit du désir

La question se pose : dans un contexte de chômage et de difficulté économique, des milliers d’emplois ne sont pas pourvus. Dans mon métier, je croise tous les jours des personnes désespérées par l’ennui, la violence ou par des absurdités de management. Je trouve aussi des managers découragés de ne pouvoir maintenir un niveau d’effort suffisant dans leurs équipes. On découvre encore des fonctionnaires abasourdis par les exigences absurdes de leurs tutelles et d’autres totalement repliés ou accrochés à l’inutilité tatillonne de leur tâche obscure. On trouve des quinquas terrifiés à l’idée de leur inemployabilité et des jeunes qui préfèrent prendre tout ça avec légèreté, recul ou indifférence, en attendant mieux, demain. Et ces politiques qui regardent le bout de leurs chaussures électorales au lieu d’ouvrir les yeux sur les questions immenses qui attendent le monde. Sans parler de ces enseignants qui s’épuisent à agir dans un système trop vieux, trop lourd, définitivement condamné, mais qui refuse de mourir, donc renonce à renaître pour préserver les avantages médiocres de ceux qui ont oublié pourquoi ils étaient là.

Pourquoi devient-il difficile de trouver, et à fortiori de recruter des gens motivés dans l’occident des pays riches ? Parions sur les quolibets, garantis, à l’égard de qui parlerait d’une « relation naturelle avec le travail salarié dans un rapport satisfaisant pour les deux parties ».

Qu’est-ce qui rendrait donc les ressortissants de la vieille Europe si dépourvus de cette dimension: le désir de travail.

Pourtant il est là, le désir de travail, qu’on le veuille ou non, car selon nous, cette dimension proprement anthropologique est engrammée dans l’espèce humaine pour sa survie. Son origine pulsionnelle nous permet de penser que ce désir ne meurt jamais qu’avec le corps. Il ne faut jamais parier sur la mort du désir sans disparition du sujet. Mais tout psychanalyste sait que c’est aussi un des modes d’expression de ce désir que de se trouver ralenti, inhibé, empêché, gourmé…

La maladie de désir de travail en Occident

Ce n’est pas de chance si cela nous arrive car le désir de travail est la toute première denrée psycho économique disponible. Certains pensent que c’est le besoin ou l’envie, alors que ces derniers ne sont que des avatars « pervertis » du désir de travail.

Qu’est-ce qui peut donc ainsi inhiber notre désir de travail ? Je ne connais qu’une réponse suffisamment vaste pour embrasser l’ampleur de la question : la peur.

Cette peur est en général exprimée au travers d’un fantasme (le fantasme est une petite structure inconsciente interne construite précocement, un mini scénario répétitif, qui oriente nos représentations, pensées et perceptions. A priori individuelle, cette structure est parfois contagieuse, devenant partagée et collective, groupale, voire sociétale, mais toujours inconsciente).

Notre société est vieille, son identité est devenue fragile, composée de restes, éculée, nostalgique, ressassant sa grandeur passée et ses grands moments, face à un monde jeune et émergent, trop grand et trop vif pour entrer dans le champ de vision de nos égoïsmes de vieillards.

La peur, c’est celle de mourir. Le fantasme de nos pays est le suivant : en se crispant on ne mourra pas. La crispation se fait sur la sécurité… forcément. Or, la sécurité est une drogue dure qui donne l’illusion de la survie « en l’état », pour l’éternité, avec « les états » comme fournisseurs et dealers. Tout cela nous rend incapables de bouger, par peur de perdre des avantages insignifiants, des illusions infantiles, des rêves dépassés. En fait, ils sont déjà perdus. Et cette Europe-là, qui se donne des airs modernes pathétiques à Strasbourg et Bruxelles est déjà morte.

Tout cela nous rend incapables de vivre le travail avec la seule chose qu’il apporte : un accomplissement et un chemin encore ignoré et à construire.

Pourtant je le redis, si son expression défaille parfois, le désir ne meurt jamais.

Le désir de travail sera notre seule brique économique !

Alors : « le désir, soit, mais comment faire avec, pour vivre sans peur ? »

Ne plus avoir peur c’est accepter de perdre, et de mourir à quelque chose. Le fantasme qui paralyse à son insu l’esprit du travail en Europe, ne viendra que d’accepter la mort qui a eu lieu depuis longtemps d’une quelconque hégémonie. On a perdu cela, mais la Loi du fonctionnement du désir peut nous consoler : on ne perd jamais tout, on ne meurt jamais qu’à un rêve, pour en bâtir un autre.

Laissons mourir les rêves anciens de division du monde dont procèdent nos crispations. Il y a autre chose à faire, dés à présent, maintenant mille fois plus urgent, mille fois plus grand. Ce que disait le sourire de nos protagonistes du début, soudeur et employeur, rappelez-vous.

On ne sortira de la crise que par l’innovation (des idées, émanations directes du désir) et par l’engagement (positionnement directement issu de l’intégration du désir à l’action, sans interférence). L’effort est la première denrée économique du monde. La dernière et la seule à exploiter. Aujourd’hui il faut vraiment en prendre soin. En même temps que d’aller la chercher au-delà les frontières, il faudra se poser la question absolue de sa préservation et de son entretien pour chacun d’entre nous, ici même.

Le désir de travail prend un statut d’enjeu économique central, plutôt marrant non ?
Retravailler le désir de travail pour dégager de l’engagement: à quand le « PID », produit intérieur désirant ?


rolandguinchard

Le site du cabinet Montgolfière Management

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Une fête du Désir de travail. Le 1er MAI, le dernier MAIS.

Des sous et du Désir de travail

La fête du « travail comme Désir »

Un jour improbable, on se mettra à faire carnaval pour la fête du « travail comme Désir » sans se demander s’il s’agit de la fête du travail ou bien celle des travailleurs, si les américains ou les français sont à l’origine du choix de ce jour, si Pétain ou Séguy ont suscité sa réinvention.

On fêterait le Désir de travail pour embêter ceux qui veulent en permanence s’ériger comme les rois de la motivation, faire la nique à ceux qui souhaitent devenir les princes de la mise au travail (comme on dit mise en prison ou mise en bière), un doigt d’honneur à ceux qui voudraient se poser comme les régulateurs du temps de travail, un signe d’adieu à tous ceux qui voudraient en faire une chose maîtrisable, organisable, programmable et tristement pénible ou pauvrement contraignante.

On fêterait le Désir de travail pour tous ceux qui ont des idées, des projets, des rêves et la volonté de les réaliser, pour tous ceux qui savent qu’ils doivent leur réussite au Désir de travail de chacune des personnes qui sont à leurs côtés, ayant accepté de fonder leur désir sur celui là, le Désir étant aussi le Désir de l’Autre.

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