Le paradoxe des vacances

iur

L’alternance entre le repos et le travail semble inscrite comme une dualité dont chaque terme donne sa valeur à l’autre. Dieu lui-même, à ce que raconte le mythe fondateur, eut besoin que le septième jour vienne clore et signifier que les six précédents étaient devenus du travail. Si le repos est central on voit bien que son efficacité repose (!) principalement sur un « effet de sens » particulier. Les vacances de ce point de vue ne viennent pas faire autre chose que révéler le travail comme une contrainte, obligeant de façon tout aussi contraignante le temps de vacance à n’être que l’inverse de la contrainte du travail. Bien sûr une alternance d’activité est nécessaire, tout autant que le repos.

L’institutionnalisation de cette alternance est éminemment culturelle, inscrite dans l’histoire récente, dans la religion, la physiologie. La contrainte des vacances peut donc exister, qui vient en accusation d’un désir de travail qui n’a qu’à se tenir dans les clous du collectif ; où il se trouve parfois mal logé. Car c’est le propre du Désir que de supporter difficilement les freins à l’expression.

Mais au final, si on se trouve si bien en vacances pourquoi ne pas postuler (au diable l’avarice) une « pulsion de vacances » ? Sans doute parce que la pulsion de travail contient la vacance seulement comme scansion propre à son expression. De ce point de vue, vacance et travail ne seraient ils pas les deux faces d’une même pièce, celle de la pulsion de travail ?

Plus précisément peut être, la vacance est principalement une zone de passage entre deux mondes pulsionnels. Les vacances sont utiles pour permettre de passer du travail à l’amour, les retours sont utiles pour passer de l’amour au travail, un by-pass pulsionnel en quelque sorte. La passion du temps de loisir deviendrait ainsi, le symptôme d’un trouble du désir.

Marcus

iu-4

C’est plus fort que moi, après quatre jours de vacances, je m’ennuie. Les musées, les randonnées, la plage, les amis et les enfants m’apparaissent vains. Je voulais ces vacances et j’ai dépensé beaucoup pour les rendre formidables. Mais je dois l’avouer, je m’ennuie en vacances, et quand elles seront finies je serai content, même si dés le retour je commencerai à penser aux prochaines.

Je prends un air exaspéré quand je suis dérangé par un de mes proches collaborateurs me proposant, avec ses plates excuses, une question urgente. C’est pour donner le change à l’entourage, dans le fond, je suis ravi.

En fait, quand même, j’aime bien ce temps des vacances, je vois bien que je renoue avec les enfants des relations qui se distendent à cause de nos activités respectives. Et puis il faut que je fasse le break pour pouvoir penser différemment. Mais une rupture de 4 jours, une semaine me suffirait bien.

 Mais je ne sais pas vivre sans enjeu, sans avoir à imprimer sur le monde qui m’entoure la marque que j’ai décidé d’y apposer. Je ne sais pas prendre du temps à ne rien faire. Il y a des problèmes à résoudre et rien ne me plaît mieux que de démontrer ma force en leur trouvant une solution.

A Pâques je prendrai des vacances, pour participer au Spi Ouest France. J’ai rejoint un équipage il y a deux ans. Ca, se sont des vacances. Je suis le co-propriétaire du bateau et je me charge du dossier. Préparer tout cela est.. .un boulot à plein temps. Pourtant tout cela reste du jeu, c’est une responsabilité secondaire, un jouet.

N’y a-t-il pas de sérénité possible face au travail ?


Le site du cabinet Montgolfière Managementcropped-cropped-logo_rolandguinchard_200x400mm-copie-e1387202729610.png

Retrouvez nous sur Twitter : @MGFmanagement

Le « Lean » : l’éthique et l’identité professionnelle. (2/2)

Cet article est la suite de  « Le « Lean » : comme le violon, ne supporte pas la médiocrité » (1/2), à lire ou à relire ici

Le Lean

Rappel : au delà de toutes les idées reçues dans certains cas, le Lean est bien une approche qui préserve l’Identité professionnelle. A partir de principes d’organisation du travail impeccablement mis en place, (la précision est essentielle) le Lean « durable » me semble correspondre,  aux conditions minimales requises pour garantir au sein même de la production l’essentiel des règles de respect du sujet du travail. 

Selon l’approche de Montgolfière Management, les 4 règles sont les suivantes :

 

 1.  Un management apportant l’ambition, l’exigence la visibilité du travail

J’ai noté que l’entreprise aidait en permanence les managers à fournir à leurs équipes l’ambition, l’exigence, la visibilité du travail. En demandant à Paul quelle ambition il avait pour ses équipes, la réponse qui a jailli était la suivante : «  Voir au travail des Hommes debout, et en marche ». Forcément on est loin, très loin des habituels «excellence, leader, les meilleurs, service, productivité … qui sont ici sous entendus, et viennent de surcroît. A tout moment les exigences sont discutées, négociées. Par ailleurs l’organisation propose en permanence la visibilité de l’avancée du travail.

2.  Un discours clair, sans paradoxes, sans mensonges

J’ai noté aussi que, dans le domaine de la stratégie industrielle et de la production, le discours et la communication de terrain possédaient tous les moyens d’être clarifiés si besoin, en permanence. La fameuse boîte à idées, tarte à la crème de la communication interne et de ce fait rapidement abandonnée, existe encore ici, accueillant tous les jours des dizaines de propositions, à chaque fois  recueillies, travaillées, classées par les opérateurs et mises en place à longueur d’année.

3.  Une autorité équilibrée

J’ai noté encore que l’autorité était, dans cette entreprise, au service du confort professionnel. La fonction des auditeurs et managers de production est bien de percevoir avec l’équipe ce qui ne fonctionne pas pour le régler, et ce qui fonctionne bien pour l’améliorer, et non de surveiller que le travail soit bien fait. En conséquence les questions d’autorité pure et de sanctions sont des exceptions.

4.  Un projet d’équipe constamment intéressant

J’ai noté enfin que sur les gens paraissaient sûrs de leurs fonctions et de leurs places. La possibilité d’améliorer ou d’aller plus loin dans la simplification, la performance, ou la productivité ne menace pas les emplois. Les enjeux de préservation ne portent pas sur la preuve de sa compétence « irremplaçable » mais sur l’enjeu de progrès qu’elle permettra. Ainsi chacun peut s’engager dans le projet sans crainte pour sa place et son avenir.

Un Lean « durable »

Ici la question du Lean n’est pas un principe pour obtenir plus d’engagement et de productivité mais une approche visant à encadrer en toute circonstance des règles de respect du lien entre une personne et son travail.

Quand elle est dans l’action : on dégage des pierres du chemin pour qui travaille sur la tâche.

Quand elle est en relation au travail : Régulation permanente des relations humaines liées à la production.

L’impeccabilité n’est pas la perfection absolue. Le risque serait de ne laisser aucune journée de « carnaval ». Je me suis rassuré en constatant que les erreurs sont possibles (mais elles sont entendues, comme imputables à l’organisation), et les rencontres festives « hors travail » bien pourvues en convivialité.

Ce Lean « durable » comme il est nommé dans ces murs, n’est pas basé essentiellement sur l’appât du gain mais sur le goût de la « réussite complète ». On décrit ordinairement le Lean comme ce qui met de l’ordre, là où apparaît le désordre. Je crois plutôt qu’il met de la parole là où le désordre apparaît comme le symptôme d’une mauvaise compréhension des besoins du sujet du travail, et le traite par la réflexion en commun, la parole et l’échange.

Débarrasser le travail des angoisses inutiles liées au moi, aux économies à court terme, à la pseudo communication est l’objectif de la méthode.

Ca fonctionne. Considérant que le travail n’est pas une histoire de machine, ni de méthode mais bel et bien une histoire humaine. En fait, le secret n’est pas dans la méthode du Lean aussi efficace soit elle, mais dans un état d’esprit, qui porte un nom : l’éthique.

rolandguinchard


Le site du cabinet Montgolfière Management

Twitter

Du Sens et de la sé-cu-ri-té

multitasking

De l’industriel à l’immatériel : les risques psychiques n’ont pas changés.

Les idées reçues nous poussent à croire que le passage d’une société industrielle à une société de l’immatériel accentue la nécessité de faire le point sur la santé psychique des salariés « numériques ».

Classiquement il est d’usage de dire que les risques qui existaient au 19ème restent inchangés pour les 12 millions d’employés et salariés dont le risque est principalement celui lié à la subordination : pour eux le risque au travail reste assimilé à la pression de la tâche et à l’abus, de pouvoir des chefs, par exemple, rançon de la sécurité.

Mais il y aurait une modification des risques pour tous les cadres autonomes et autres travailleurs du savoir susceptibles d’être en travail connecté pendant l’intégralité du temps d’existence. Stress et burn-out sont d’usage pour ces nouveaux travailleurs exposés à la solitude numérique et à la pression subtile de la culpabilité, rançon de la liberté.

Pourtant rien n’indique que cette répartition nouvelle des risques soit vraiment valable, car la pression externe de type subordination existe pour chacune des deux catégories. Si ce n’est pas la pression d’un petit chef, celle d’un client ou d’un fournisseur l’incarnera. Quant à la pression du numérique solitaire, elle peut exister dans et hors le cadre des heures de travail d’un employé, comme dans le cadre de vie d’un consultant.

La dichotomie apparemment factuelle et descriptive entre stress classique des employés et stress numérique des autonomes ne convient donc pas du tout, tant il est vrai que chacun est confronté à la subordination à quelque chose.

Si on voulait percevoir le caractère commun des risques psychiques des employés et ceux des « autonomes », dans le cadre d’une économie industrielle comme dans celui une économie immatérielle, on le trouverait aujourd’hui dans le concept d’identité professionnelle.

Pour les ouvriers et employés, au sein d’un emploi, le risque est de voir se figer leur identité professionnelle, par un management centré sur la subordination, réglé par des procès de production uniformisant les produits et service, incapable de susciter la créativité. Si l’emploi est précaire, le risque d’éclatement de l’identité s’y ajoute. Manque le sens et parfois la sécurité.

Pour les autres, cadres numériques et travailleurs autonomes, censés créer leurs conditions de travail tout à loisir au sein d’un forfait-jour ou d’une auto entreprise, le risque est celui d’un éclatement de leur identité professionnelle vers l’agitation face à l’adaptation nécessaire. Et si le marché au sein duquel ils évoluent se réduit, la belle autonomie deviendra précarité. Manque la sécurité et parfois le sens défaille.

Tout le monde a besoin de sens et de sécurité, et ce n’est pas du tout nouveau, ni lié au numérique.

La modernité ne change pas la donne des besoins de l’identité professionnelle. Toujours et partout, pour éviter les douleurs individuelles et sociales dans le changement technologique ou dans la tradition industrielle, il faudra préserver les sujets du travail de l’angoisse identitaire.

Pour cela on reconnaitra, au dit travail, sa dimension proprement anthropologique et sa nature essentiellement humaine et fragile, et non seulement sa dimension adaptative à l’époque.

Questionnaires et RPS : la montagne et la souris

Il semble admis par toutes les entreprises qui doivent se soumettre à une enquête sur les RPS qu’un questionnaire d’opinions sur les risques psychosociaux soit un outil valable, propre à définir exhaustivement  la réalité, la vraie  nature et les particularités significatives du rapport au travail et de ses conséquences sur les personnes dans une entreprise.

J’affirme que c’est une facilité et une erreur, peut être de bonne foi, mais toujours profondément insatisfaisante.

Pourquoi ? Je me contenterai des 5 raisons suivantes.

1 : Les questionnaires sont des questionnaires d’opinion : Ils créent de la statistique à partir du recueil d’aspects superficiels, déclaratifs, ponctuels, momentanés. Rien n’est plus volatile qu’une opinion. C’est embêtant dans un domaine où la compréhension du fond est essentielle. La météo n’est pas le climat. Même un beau jour d’été ne situe pas la Bretagne en zone tropicale.

2 : Le questionnaire mesure des  critères de lien à l’emploi comme les matrices « intérêt / autonomie » vis a vis de la tâche ou « compétence / engagement » vis à vis des personnes. Cela élimine de fait les paradoxes significatifs du lien au travail quand la présence de ces paradoxes est précisément la question à résoudre. En voici un parmi d’autres : pourquoi les questions de souffrance sont elles au centre du débat, alors que les conditions d’exercice n’ont jamais été aussi réfléchies, améliorées ?

3 : Le questionnaire intègre à son insu un présupposé, une idée reçue, une équation partagée par tous : Travail = pénibilité = souffrance. Or cette équation n’est pas mathématique.

Dans ce domaine, si il est apparemment facile de comprendre que travail + pénibilité = souffrance, on découvre que d’autres formules (étonnantes) sont valable, comme : travail + souffrance = jouissance, travail – souffrance = ennui ou encore travail + plainte = équilibre, qui montre que la manifestation de l’insatisfaction est partie intégrante du lien au travail…

4 : Le questionnaire statistique d’opinions confond le collectif avec la réalité dans un domaine ou une seule situation difficile suffit à faire basculer l’ensemble vers le drame. La souffrance n’est pas une entité abstraite,  elle est toujours vécue par une personne réelle quand l’entreprise n’est qu’une personne morale. On ne peut nier la violence sous prétexte que « statistiquement », « seulement » deux femmes sur 100 sont victimes d’agression. Entre l’objectif et le subjectif, il y a la réalité qui compte : affective et désirante.

5 : Le questionnaire est un système cher et peu sensible dont les résultats sont toujours les mêmes donc prévisibles : il y a des problèmes  « de communication, de reconnaissance, de coopération » dans l’entreprise. On le savait déjà. Finalement, seules les raisons cachées ou paradoxales qui échappent au questionnaire sont intéressantes. Faut il lancer une enquête pour savoir si les gens pensent que les humains ont en  général deux bras et deux jambes? La seule chose utile, serait de savoir comment ils s’en servent vraiment, à quel moment ils sont douloureux et comment font ceux qui, précisément, sont handicapés.

On le voit, le questionnaire est insatisfaisant par ce qu’il manque de son objet. Là où il devrait évaluer et qualifier les situations discrètes de souffrance personnelle pour en tirer les conséquences collectives, il gomme les situations individuelles pour mesurer une opinion générale déjà connue. C’est une montagne qui accouche d’une souris, mais cela fait illusion

Le paradoxe du maintien de son utilisation, relève de deux avantages.

1 : Dissimulation : le questionnaire dans le domaine des risques psychiques du lien au travail masque l’ignorance de tous, maintient la question dans la zone de confort intellectuel des protagonistes, donne l’illusion du savoir et de la maîtrise du débat sous une forme de démocratie et de science, maintient  l’apparence de la préoccupation : au prix de l’inutilité et du maintien du statu quo, cependant.

2 : Communication : un questionnaire  permettra de déclarer que tout le monde a pu donner son opinion dans le cadre d’un processus accepté par tous pour des raisons intuitives. Ce qui est vrai, mais parfaitement  inadéquat à l’objectif recherché qui est de savoir : comment faire pour que le lien au travail se maintienne positif ? Après un questionnaire de ce type, on ne saura toujours pas quoi faire,  ni avec qui en terme de RPS, mais tout le monde sera content d’avoir été sur la photo.

 Il y a une alternative au questionnaire : l’approche clinique, mais c’est pour la prochaine fois…

*La formation et l’accompagnement des acteurs de l’entreprise à un management « sans risques psychosociaux ».

Au delà de l’hydrodynamique : le travail et la mort.

Selon un article de Stéphany Gardier du 22/08/2013 dans le figaro dont je cite le début :

Crédit dessin - Barbarag - http://bouuille.blogspot.com

Crédit dessin – Barbarag – http://bouuille.blogspot.com

« Un étudiant allemand a été retrouvé mort à son domicile. Stagiaire dans une des grandes banques de la City, il aurait enchaîné des journées de travail de plus de 16 heures les trois jours avant son décès. Sans attendre les résultats de l’autopsie, certains ont d’ores et déjà pointé l’épuisement comme cause possible de la mort.

Moritz Erhardt avait 21 ans. Cet étudiant stagiaire à la Bank of America Merrill Lynch de Londres a été retrouvé mort dans sa douche par un de ses colocataires, a-t-on appris par les médias britanniques. Une mort, pour certains, due au surmenage. Selon des témoignages, Moritz, qui devait terminer son stage dans une semaine, aurait en effet travaillé jusqu’à 6 heures du matin les trois jours précédant son décès.

Karoshi. C’est le terme qui désigne au Japon la mort par épuisement au travail. Il est apparu dans les années 1970 au pays du Soleil-Levant alors que de plus en plus de morts subites étaient observées chez des travailleurs surmenés. Le premier cas concernait un jeune homme de 29 ans travaillant pour un grand groupe de presse japonais. Depuis, de erre études ont montré comment la surcharge de travail et surtout la privation de sommeil qui en découle peuvent être délétères. »

Évidemment on peut lire cet horrible fait divers comme simple conséquence de la pression et de la contrainte qui s’exerce par l’entreprise sur une personne. On ignore si dans ce cas l’ambition a été facteur aggravant de cette pression, mais dans l’ensemble, c’est bien là, une dimension strictement « réelle » de cet accident particulier.

Cependant une telle lecture n’est que partielle. Ne percevoir que cet aspect relève de la psychologie du lavabo : quand c’est trop, ça déborde, le corps a des limites…

Alors je reprends l’antienne de ce blog : le travail c’est aussi du désir, qui implique une dynamique pulsionnelle assez différente de l’hydrodynamique ordinaire de la salle de bain. En effet, selon notre vision le désir prend les voies obligées de la pulsion, orientée par les signifiants primordiaux, portant la marque et les cicatrices d’une histoire, s’inscrivant dans les circonstances du social économique.

Le diable est dans les détails.

Pour la compréhension de toute situation psycho sociale de ce type il convient donc de se consacrer à l’analyse des détails autour des trois chapitres qui organisent la dimension du désir de travail :

– La relation inconsciente au travail,

– La nature des relations de travail,

– La relation avec l’organisation de l’entreprise.

Le résultat en est l’état particulier de l’identité professionnelle de Moritz Erhardt au moment où il prend sa douche.

Alors, malgré l’autopsie, sans jamais  chercher à qui la faute, il faudrait savoir de Moritz comment sa famille considérait le travail, puis ses idéaux et la part de masochisme mise dans ses études, et les circonstances de l’histoire de son stage, de son travail et des nuits blanches, et toutes les dimensions utiles à saisir comment cela à pu arriver. Ce genre d’enquête en apprendrait beaucoup sur la vraie nature du lien entre un homme et son travail. Et la mort de Moritz  serait moins inutile.

Pour ceux qui voudraient en savoir plus je joins à la fin de cet article une nouvelle policière « Magret et l’ergomane » que j’avais écrite pour compléter le livre « psychanalyse du lien au travail« .

Peut être cette nouvelle, assez ironique, donnera t’elle envie d’en connaître plus sur ce qui peut mener à l’extrême un homme qui travaille.

Magret et l’ergomane (cliquer pour consulter)

Feignantise, perversion et finance.

Perversion morale.

Les circonstances professionnelles m’ont amené à être souvent en contact avec des situations de travail dans lesquelles s’étaient glissées ce genre de personnalités dangereuses que l’ont désigne comme pervers moraux.

Il s’agit de personnes qui, sous les apparences d’un comportement relationnel parfaitement adapté au monde social, présentent une réelle carence du sentiment d’existence. Elles ne peuvent survivre à cette situation (au plan psychique) qu’en gâchant au final et « mine de rien », l’existence des autres.

Les plus connus et les plus ordinaires dans le monde du travail sont les parasites, les saboteurs, les escrocs et les « célèbres » pervers narcissiques. Tous possèdent en commun une caractéristique : le faire semblant compulsif.

Dans le domaine du travail cela s’exprime par un mot : la feignantise, du verbe feindre, c’est à dire la capacité de ces personnes à faire semblant de travailler alors qu’elles ne produisent rien, puis, toujours sous couvert de pseudo activité, détruisent, abîment, gâchent, corrompent.

Il s’agit d’un très grave trouble de la personnalité entraînant chez les autres de graves atteintes du désir de travail. Cela est bien diffèrent de la fainéantise (faire néant, ne rien faire)* qui est plutôt une inhibition réversible du Désir de travail, ou de la paresse qui est la ponctuation normale et régénératrice de toute activité créatrice.

Perversion sociale.

La feignantise, perversion morale, est un des avatars de la Pulsion de Mort, et à ce titre, peut infiltrer de façon aisée le fonctionnement des organisations. Ainsi, même si elles ne sont pas forcément soutenues par des personnes perverses (il n’est cependant pas rare d’en trouver une dans ce coin) certaines activités humaines seront elles inévitablement marqués de perversion par feignantise.

La finance est un lieu où la possibilité de cette perversion est plus facilement apparente.

Le rôle positif nécessaire de la fonction financière est de créer et maintenir un flux de moyens visant à produire du travail qui va produire de la richesse. Rapidement l’idée peut venir de faire travailler l’argent lui même, pour obtenir un flux visant à produire directement de la richesse sans passer par le travail, ce qui est une déviation de l’objectif initial.

Cela pourrait apparaître comme une idée géniale, il n’en est rien. Ce court circuit devient pervers en renforçant la croyance en l’idée du travail comme seule contrainte. Cette feinte aboutit à abuser le Désir de travail en annulant ses représentations, ses objets, puis en détruisant le Désir lui même.

Comment? En affirmant que le travail ne sert à rien, par exemple, et qu’il est possible d’avoir de la richesse sans effort, en abusant du travail des autres, ou en niant la place et la valeur de ce même travail…

Profiter du désir de travail des autres sans rien produire de collectif pour finalement négliger et détruire leur plaisir à travailler ou le sens de leur travail, est bien objectivement un des objectifs pervers.

C’est aussi le résultat de tout une partie du système financier. On connaît les outils de ce jeu de dupes dans lequel les feignants gagnent et tous les autres se désespèrent : paradoxes du management d’actionnariat, court terme des fonds de pension,  « subprimes », création de pseudo carences,  » affaires bancaires », manipulation des marchés dont les effets lointains sont parfaitement perceptibles dans le quotidien de l´entreprise.

Ces effets sont violents : mépris et abus du bien commun, ruines, destructions, sentiment d’iniquité, et, pour les effets  dans le travail,  effet de perte du sens, perte de confiance, crises sociales, recrudescence du suicide, toutes choses que devront gérer ensuite les DRH au plus près des individus. Effets que j’ai pu souvent percevoir chez les victimes de personnalités perverses comme chez ceux qui sont confrontées à la feignantise sociale.

cropped-logo_rolandguinchard_200x400mm-copie.png

* Merci à H. Roussennac, psychanalyste, qui avait lors d’une conversation, attiré mon attention sur cet aspect étymologique.

Génération « Free Job » et « Désir de Travail »

Un article d’Amandine Grosse (revue « BE » 12/2013 page 104 à 107) sur la génération FREE JOB expose assez clairement, exemples à l’appui, que des employeurs abusent de l’effet d’aubaine représenté par la raréfaction des emplois, en particulier pour les jeunes sortant d’écoles formant à des métiers modernes ( WEB.)

La recherche forcenée d’activité par ces jeunes diplômés, obligés de muscler leur CV pour avoir une chance de trouver un emploi plus définitif, a ouvert le marché particulier des stages quasi bénévoles dissimulés sous les appellations diverses, missions, concours, périodes d’essai etc. Une pratique normale « d’apprentissage » a donc dérivé rapidement vers l’abus sans vergogne de compétences et d’énergies de haut niveau, gratuites ou sous payées, en faisant miroiter aux yeux des jeunes professionnels la valeur ajoutée, dans un CV, du prestige lié à un stage effectué même « pour rien » dans une entreprise un peu connue.

De fait, on passe, je cite la journaliste, d’une notion de « tout travail mérite salaire » à la notion de  » toute expérience est bonne à prendre ».

9 personnes concernées sur 10 acceptent cette situation. Comment l’expliquer ?

Un marché de dupes : « Ces jeunes benêts bradent leur compétences, profitons en, ‘ils ne peuvent pas protester » ? NON, car les jeunes en question sont réalistes comme jamais aucune génération avant la leur. Il serait étonnant de les voir accepter à ce point sans raison valable, une pareille arnaque.

Un cynisme vengeur systématique, de la part de patrons peu délicats sur le dos des jeunes stagiaires: Le coût du travail est prohibitif, ne pas vous payer est donc une pratique de compétitivité«  ? NON, car tous les employeurs même « économes » ne sont pas cyniques, et de toute façon, le calcul au final est contre productif.

Unique résultat d’une conjoncture économique déplorable: « Ne demandez pas de salaire, les charges nous barrent la possibilité de vous payer normalement » ? NON, car chaque fois qu’on a mis les moyens pour apporter l’innovation et l’engagement nécessaires à la sortie de la crise, cela a été payant.

Alors, de quoi s’agit il?  Réponse : des ambivalences liées au travail comme Désir.

Tous, les vertueux et les malhonnêtes, les déçus et les enthousiastes, les naïfs et les malins, les employeurs et les stagiaires profitent, acceptent, abusent ou se résignent à cette situation abusive de FREE JOB, même au prix d’un vrai sacrifice social, pour une raison qui leur échappe fondamentalement, la mise en jeu d’une dimension qu’ils ne connaissent pas.

Cette dimension est toujours la même: le travail c’est du Désir (au sens psychanalytique) donc forcément lié à de l’angoisse, pris dans une part sacrificielle, qui fait que le lien au travail est toujours plus fort que le lien à l’emploi. Mauvaise nouvelle: favoriser la confusion des deux dimensions ouvre la porte aux abus.

L’institutionnalisation de la précarité oblige à ne pas se faire d’illusion sur la solitude du sujet face au social. Ce désenchantement est peut être salvateur, mais pourquoi pas ne crée t-il pas plus franchement du cynisme ou du désespoir ? Parce que le travail c’est du Désir et que le Désir ne meurt jamais : c’est la bonne nouvelle.